Troubles bipolaires chez les artistes et créativité

Génie artistique et trouble bipolaire

Dans l’histoire de la pathobiographie, on cite le plus souvent Nietzche, Napoléon, Winston Churchill, Lincoln, Goethe, Virgina Woof, Hemingway, Robert Schumann et Van Gogh comme des bipolaires, mais vu les difficultés de diagnostic il n’est pas possible d’être affirmatif, du moins pour nombre de ces personnalités. Mais on peut simplement affirmer qu’ils avaient à des degrés divers des signes cliniques appartiennant à cette affection, ce qui n’en fait pas systématiquement des bipolaires pour autant, en dehors des artistes qui ont fait l’objet d’études sérieuses et argumentées sur ce point.
 

Virginia Woolf

On a souvent associé « le génie artistique » notamment, mais aussi les personnalités exceptionnelles dans de nombreux domaines, et les troubles de l’humeur, parfois plus largement les troubles psychiatriques. De nombreuses études ont été faites sur ce sujet et un terrain familial a été souvent noté : la jeune sœur de Schumann, Emilie qui s’est suicidée précocement, Eugène Hugo frère de Victor qui va sombrer dans la démence et décédera précocement. Les chercheurs de l’Institut Karolinska avaient établi après une étude des pathologies familiales que les artistes et les scientifiques étaient plus nombreux dans les familles touchées par les troubles bipolaires et psychiatriques comparés à la population générale. [3]
En prolongeant ces travaux, la même équipe met l’accent sur cette corrélation, mais en élargissant celle-ci à un ensemble de désordres psychiatriques comme la dépression, l’alcoolisme, la toxicomanie, l’autisme, le TDAH (trouble déficit de l’attention hyperactivité), l’anorexie et le suicide. Cette étude recouvrait un suivi de 40 ans et une population de 1,2 millions de patients [3]
Une autre idée est souvent formulée à ce sujet, l’exacerbation du processus créatif dans le cadre de cette maladie. La dynamique créatrice est sur le plan psychologique particulièrement complexe, rarement étudiée sur le plan scientifique. Le fait que l’on retrouverait plus d’artistes dans les familles qui comptent plus de sujets ayant des troubles psychiatriques ne dit rien sur cette dynamique et n’indique pas par ailleurs que l’inverse est vrai, c’est-à-dire qu’il y aurait plus de troubles psychiatriques chez les artistes !

L’expérience que médecine des arts® a sur ce sujet nous amène à penser que dans cette dynamique créatrice, le plaisir et la souffrance jouent un rôle comme dans toutes les activités où le sujet est particulièrement investi. Le plaisir et la souffrance restent compatibles avec la création dans la mesure où ils sont eux-mêmes dans une dynamique, comme peut l’être la force d’un funiculaire où la descente d’un wagon est générateur de l’ascension de l’autre, ainsi indéfiniment.Mais cette force créatrice, lorsque l’ensemble du système se situe dans un espace dédié qui assure la sécurité, l’équilibre dynamique. Au-delà, c’est le désordre, les troubles apparaissent ; au-delà de la souffrance, la douleur est là qui annihile tout, y compris la créativité. C‘est l’espace dans lequel se trouvait Van Gogh dans sa dernière période, où la créativité était annihilée par les troubles et la douleur mentale. Cela est encore plus vrai pour Schumann, envahi par le délire et dans l’incapacité de créer. Lors d’épisodes dépressifs ou maniaques, la créativité est tantôt paralysée, tantôt de mauvaise qualité. « En effet, le ralentissement psychique et l’anesthésie affective de la dépression empêchent l’artiste de créer et stérilisent sa pensée. Dans les états maniaques, les productions sont facilement débridées, incohérentes, inabouties, superficielles » [4].
La sensibilité exacerbée, l’hyperactivité émotionnelle en dehors des phases maniaques ou dépressives pourraient permettre un fonctionnement psychique propice à des points de vue originaux, sensibles, mais sur ce point il n’y a pas d’études qui peuvent le confirmer. La mélancolie a été souvent un état qui a favorisé la création des musiciens, artistes, écrivains, un des thèmes de certaines œuvres. Mais cet état de l’humeur vécu ou qui émerge de certaines œuvres n’indique pas que l’auteur de ces œuvres est bipolaire. Cet état flottant de l’humeur est si commun, que les œuvres où elle transparaît touchent profondément le lecteur, le spectateur ou l’auditeur. La mélancolie dans ces cas ouvre la conscience sur la souffrance et la misère de la nature humaine, qui émerge de l’œuvre et qui touche une certaine universalité. La mélancolie comme Gérard de Nerval l’écrivait « est une maladie qui consiste à voir les choses comme elles sont ». « Cette compréhension des choses est considérée à la fois comme la cause et la conséquence de la dépression » [5]

Gérard Garouste

Garouste, plasticien, parle de sa maladie dans un livre qui décrit son parcours et ses troubles [5]. « Cela m’agace toujours un peu qu’on lie la foile à l’art. « Moi, ma maladie m’a empêché de créer autant que j’aurais voulu. Et ce que j’ai peint pendant mes périodes de délire, je l’ai souvent détruit après, car je n’en étais pas satisfait. Heureusement, avec les nouveaux traitements, la psychiatrie, j’ai pu avoir de longs intervalles stables pour travailler. Je suis sûr que si Van Gogh avait eu cette chance, son œuvre serait plus riche… » [1]
Ainsi le public, mais aussi de nombreux thérapeutes confondent trop souvent la dynamique créatrice contenue dans un registre dynamique et productif du plaisir et de la souffrance, et la douleur extrême de certaines affections physiques mais aussi mentales dans lesquelles la créativité est abolie ou insuffisamment structurée. La prise en charge des artistes dans le cadre des maladies mentales est une nécessité comme chez tout sujets. Les traitements doivent évidemment prendre en compte leur capacité artistique. La pédagogie, l’alliance thérapeutique sont une nécessité pour conduire les stratégies thérapeutiques qui visent à protéger l’artiste, mais aussi le sujet lui-même dans ce qu’il a de plus essentiel, son intégrité.

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