Embrasser "pour de vrai" au cinéma

Le baiser de cinéma

Le vrai talent est celui de " bien connaître les symptômes extérieurs de l’âme d’emprunt et de s’adresser à la sensation de ceux qui nous voient et de les tromper par des imitations de ces symptômes, par une imitation qui agrandit tout dans leur tête et devient la règle de leur jugement… Celui donc qui connaît le mieux et qui rend le plus parfaitement ces signes extérieurs d’après le modèle le mieux conçu, est le plus grand comédien." [1]

Marcello Mastroianni, Anita Ekberg (La Dolce Vita de Federico Fellini )

Pour les acteurs, l’action cinématographique est bien une réalité. Certes celle-ci est codifiée, encadrée mais elle demeure inscrite dans la réalité du sujet. L’acteur le plus souvent si prépare, mais le corps du comédien est le véhicule du langage cinématographique, le lieu où transitent les émotions. Représenter un personnage, pour un acteur, c’est lui donner vie, à travers lui, au risque de s’y perdre. Pour Diderot, « seul l’acteur qui joue de sang froid peut être régulier dans ses performances », mais ce que cherche le réalisateur, ce sont ces moments de vérité où transparait dans le personnage quelque chose qui prend vie et qui appartient à l’acteur lui-même.

Selon les rôles, les personnages, l’ambiance du plateau ou de la scène, mais aussi ce que l’action exige, la réalité peut être péniblement vécue par l’acteur. Il n’est pas rare que l’acteur ait beaucoup de difficulté à sortir de son personnage, à se libérer de cet esprit qui a pris quelques instants son corps.
Cette confusion peut être aggravée lorsque les codes sont transgressés, ou qu’un acteur se prend pour son personnage et en l’occurrence s’éprend de sa partenaire.
Faire comme si permet à l’acteur de vivre aussi ce décalage, ce qui lui permet de se retrouver indemne ou presque lorsque la scène s’arrête. Mais pour cela il faut pour les scènes en duo, être deux à le penser, et à le mettre en pratique.

La scène du baiser, un classique du cinéma, est ainsi codifiée, on fait comme si. Même passionné, le corps joue ; ce baiser de cinéma laisse une empreinte neuronale qui n’est que fiction pour l’acteur.
Mais parfois l’acteur perd les pédales, c’est faire tout de même. « Avant même la première de la pièce de Shakespeare, qui a eu lieu mercredi 13 juillet, dans les arènes de la ville, le scandale était déjà arrivé. L’acteur principal de cette production, Alessandro Haber, 65 ans, auréolé du prix Vittorio Gassman (l’équivalent de nos Molières) de la meilleure interprétation masculine pour Oncle Vania, de Tchekhov, avait déjà perdu la tête pour sa Desdémone, incarnée par la toute jeune (19 ans) actrice Lucia Lavia [2]. »
La presse italienne reporte comment l’acteur Alexandro Haber, de répétitions en répétitions, s’est laissé emporté par la fiction, devenant de plus en plus pressant pour la belle Desdémone. « Ses baisers de théâtre sont devenus de moins en moins feints, jusqu’au jour où Lucia Lavia lui a balancé une paire de claques sans sommation. Haber a répliqué de la même manière. Des insultes ont fusé de part et d’autre. Dans la foulée, la compagnie de Bologne, Nuova Scena, productrice du spectacle, décidait de renvoyer Alessandro Haber pour des faits qui "s’opposent aux plus élémentaires règles de déontologie professionnelle [2]".

« Il reconnaît qu’il a appuyé un peu trop ses baisers, en tout cas un peu plus que d’habitude. Mais il avait une juste raison de le faire : "J’ai voulu donner vie et corps à mon personnage, comme je le fais à chaque fois que je cherche l’interprétation la plus juste. Je suis connu comme un acteur excessif et passionné. Je voulais incarner un Othello animal et frustré." De son côté, Lucia Lavia maintient ses accusations. Enfant de la balle, fille de l’acteur et cinéaste Gabriele Lavia et de l’actrice Monica Guerritore (elle a joué pour De Sica, Bertolucci, Bolognini…), la jeune actrice raconte : "Le comportement offensant de Haber à mon égard durait depuis des jours. Les femmes ne doivent pas rester silencieuses devant ce genre de comportement. Je ne serai pas comme celles qui, par amour, supportent des comportements violents. Au fond, Desdémone aussi est une victime [2]."
L’actrice a décidé de porter l’affaire devant la justice qui devra décider qui de l’acteur ou du personnage doit être inculpé ou relaxé. Dans cette attente, c’est son remplaçant, Franco Branciaroli, alias Otello, qui le 13 juillet pour la première de la pièce va embrasser Desdémone, et recueillir les applaudissements du public italien.

Cary Grant et Ingrid Bergman
dans "les Enchaînés" en 1946 de Hitchcock

Docteur Arcier président fondateur de Médecine des arts®
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Bibliographie

[1] Diderot, Le paradoxe du comédien
[2] Le Monde, 15.07.11


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