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Le diapason

Berlioz, fils de mĂ©decin rĂ©putĂ©, n’Ă©tait pas seulement un formidable compositeur, un musicien passionnĂ© qui a dĂ©laissĂ© ses Ă©tudes de mĂ©decine mais aussi un formidable littĂ©rateur sur la musique. Dans son ouvrage A Travers Chant il Ă©voque le problème du diapason.
Monsieur le Ministre d’État, inquiet sur l’avenir de plus en plus alarmant de l’exĂ©cution musicale dans les théâtres lyriques, Ă©tonnĂ© du peu de durĂ©e de la carrière des chanteurs, et persuadĂ© avec raison que l’Ă©lĂ©vation progressive du diapason est une cause de ruine pour les plus belles voix, vient de nommer une commission pour examiner avec soin cette question, dĂ©terminer l’Ă©tendue du mal et en dĂ©couvrir le remède.
17 juillet 1858
En attendant que cette rĂ©union d’hommes spĂ©ciaux, compositeurs, physiciens, amateurs de musique, reprenne ses travaux suspendus pendant le mois qui s’achève, nous allons tâcher de jeter quelque jour sur l’ensemble des faits, et, sans rien prĂ©juger du partie que prendra la commission, lui soumettre d’avance nos observations et nos idĂ©es.
Le diapason a-t-il réellement monté, et dans quelles proportions depuis cent ans
Oui, sans doute, le fait de son ascension et reconnu de tous les musiciens, de tous les chanteurs, et dans le monde musical tout entier. La progression suivie par cet exhaussement semble avoir Ă©tĂ© Ă peu près partout. La diffĂ©rence qui existe aujourd’hui entre le ton des divers orchestres d’une mĂŞme ville et entre celui des orchestres de pays sĂ©parĂ©s par des distances considĂ©rables ne constitue en gĂ©nĂ©ral que des nuances qui n’empĂŞchent point de rĂ©unir quelquefois ces orchestres et d’ne former, au moyen de certaines prĂ©cautions, une grande masse instrumentale dont l’accord est satisfaisant. S’il y avait, ainsi qu’on le rĂ©pète souvent Ă Paris, une grande dissemblance entre les diapasons de l’OpĂ©ra, de l’OpĂ©ra-Comique, du Théâtre-Italien et des musiques militaires, comment eussent eĂ»t-il possibles les orchestres de sept Ă huit cents musiciens qu’il m’est arrivĂ© si souvent de diriger dans les vastes locaux des Champs-ÉlysĂ©es, après les expositions de 1844 et de 1855, et dans l’Ă©glise de Saint-Eustache, puisque les Ă©lĂ©ments de ces congrès musicaux se composaient nĂ©cessairement de presque tous les instruments dissĂ©minĂ©s dans les nombreux corps de musique de Paris ?
Les festivals d’Allemagne et d’Angleterre, oĂą les orchestres de plusieurs villes se rĂ©unissent frĂ©quemment, prouvent que les diffĂ©rences de diapason y sont Ă©galement peu sensibles et que la prĂ©caution de tirer la coulisse des instruments Ă vent trop haut suffit pour les faire disparaĂ®tre.
Ces diffĂ©rences existent cependant, si petites qu’elles soient. On en aura bientĂ´t la preuve, la commission ayant Ă©crit Ă presque tous les maĂ®tres de chapelle, maĂ®tre de concert et chefs d’orchestre des villes d’Europe et d’AmĂ©rique oĂą l’art musical est cultivĂ©, pour leur demander un exmplaire de l’instrument d’acier dont on se sert chez eux comme chez nous, sous divers noms, pour donner le la aux orchestres et accorder les orgues et les pianos. Ces diapasons contemporains, comparĂ©s aux diapasons anciens (de 1790, de 1806, etc.) que nous possĂ©dons, rendront Ă©vidente et prĂ©cise la diffĂ©rence qui existe entre le ton d’aujourd’hui et celui de la fin du siècle dernier. En outre les vieilles orgues de plusieurs Ă©glises, Ă cause de la nature toute spĂ©ciale des fonctions dans lesquelles le service religieux les a renfermĂ©es, n’ayant jamais Ă©tĂ© mises en relations avec les instruments Ă vent des théâtres, ont conservĂ© le diapason de l’Ă©poque oĂą elles furent construites ; or ce diapason est en gĂ©nĂ©ral d’un ton plus bas que celui d’aujourd’hui.
De lĂ l’usage d’appeler ces orgues en si bĂ©mol, parce que leur ut en effet, Ă©tant d’un ton plus bas que le nĂ´tre, se trouve Ă l’unisson de notre si bĂ©mol. Ces orgues ont au moins un siècle d’existance. Il faudrait donc conclure de ces faits divers, mais concordants entre eux, que le diapason ayant montĂ© d’un ton en cent ans ou d’un demi-ton en un demi-siècle, si sa marche ascendante continuait, il parcourrait en six cents ans les douze demi-tons de la gamme, et serait nĂ©cessairement en l’an 2458 haussĂ© d’une octave.
L’absurditĂ© d’un pareil rĂ©sultat suffit Ă dĂ©montrer l’importance de la mesure prise par Monsieur le ministre d’État, et il est fort regrettable que l’un de ses prĂ©dĂ©cesseurs n’ait pas songĂ© Ă la prendre longtemps avant lui.
Mais la musique a rarement jusqu’ici obtenu une protection Ă©clairĂ©e, officielle, bien que de tous les arts elle soit celui qui en a le plus besoin. Presque toujours, presque partout, son sort a Ă©tĂ© remis aux mains d’agents qui n’avaient pas le sentiment de son pouvoir, de sa grandeur, de sa noblesse, et qui ne possĂ©daient aucune connaissance de sa nature et de ses moyens d’action. Presque toujours et presque partout jusqu’Ă prĂ©sent elle a Ă©tĂ© traitĂ©e comme une fille bohème qu’on faisait chanter et danser sur les places publiques en compagnie des singes et des chiens savants, qu’on couvrait d’oripeaux pour attirer sur elle l’attention de la foule et qu’on ne demandait qu’Ă vendre Ă tout venant.
La dĂ©cision prise par Monsieur le ministre d’État donne lieu d’espĂ©rer que la musique aura prochainement en France la protection qui lui manquait, et que d’autres rĂ©formes importantes dans la pratique et dans l’enseignement de l’art musical suivront de près la rĂ©forme du diapason.
Mauvais effets produits par l’exhaussement du diapason
A l’Ă©poque oĂą l’on commença en France Ă Ă©crire de la musique dramatique, Ă produire des opĂ©ras, au temps de Lulli par exemple, le diapason Ă©tant Ă©tabli, mais non fixĂ© (ou le verra tout Ă l’heure), les chanteurs quels qu’il fussent n’Ă©prouvèrent aucune peine Ă chanter des rĂ´les Ă©crits dans les limites alors adoptĂ©es pour les voix. Quand ensuite le diapason eut subi une Ă©lĂ©vation sensible, il eĂ»t du devoir et de l’intĂ©rĂŞt des compositeurs d’en tenir compte et d’Ă©crire un peu moins haut ; ils ne le firent pas. Cependant les rĂ´les Ă©crits pour les théâtres de Paris par Rameau, Monsigny, GrĂ©try, GlĂĽck, Piccini et Sacchini, dans un temps oĂą le diapason Ă©tait de près d’un ton moins Ă©levĂ© qu’aujourd’huin restèrent longtemps chantables : la plupart le sont mĂŞme encore, tant ces maĂ®tres ont mis de prudance et de rĂ©serve dans l’emploi des voix, Ă l’exception de certains passages de Monsigny surtout, dont le tissu mĂ©lodique est disposĂ© dans une rĂ©gion de la voix dĂ©jĂ un peu haute pour son Ă©poque, et qui l’est beaucoup trop pour la nĂ´tre.
Spontini dans la Vestale, dans Cortez et Olympic, écrivit même des rôles de ténor que les chanteurs actuels trouvent trop bas.
Vingt-cinq ans plus tard (pendant lesquels le diapason avait rapidement montĂ©), on multiplia les notes hautes pour les soprani et les tĂ©nors ; on vit paraĂ®tre les ut naturels aigus, en voix de tĂŞte et en voix de poitrine dans les rĂ´les de tĂ©nor ; l’ut dièse aigu dans ces mĂŞmes rĂ´les en voix de tĂŞte, il est vrai, mais que les anciens compositeurs n’eurent jamais l’idĂ©e d’employer. On exigea de plus en plus souvent des tĂ©nors le si naturel aigu lancĂ© avec force en voix de poitrine (qui eĂ»t Ă©tĂ© pour l’ancien diapason un ut dièse dont il n’ y a pas trace dans les partitions du siècle dernier), les ut aigus attaquĂ©s et soutenus par les soprani, et l’on sema les rĂ´les de basse de mi naturels hauts. Ce dernier son, trop souvent employĂ© par les vieux maĂ®tres sous le nom de fa dièse haut, Ă l’Ă©poque du diapason bas, le fut pourtant beaucoup moins qu’il ne l’est gĂ©nĂ©ralement aujourd’hui sous le non de mi naturel.
Enfin on multiplia tellement les intonations excessivement Ă©levĂ©es, les sons que le chanteur ne peut plus Ă©mettre mais qu’il doit extraire avec violence, comme un opĂ©rateur vigoureux extrait une dent cariĂ©e, que, tout bien considĂ©rĂ©, nous sommes obligĂ©s de cĂ©der Ă l’Ă©vidence et de tirer cette Ă©trange conclusion : on a Ă©crit en France pour le grand opĂ©ra de plus en plus haut au fur et Ă mesure que le diapason montait. On s’en convaincra aisĂ©ment en comparant les partitions du siècle dernier Ă celles de nos jours.
Achille, dans IphigĂ©nie en Aulide (l’un des rĂ´les de tĂ©nor les plus hauts de GlĂĽck), ne monte qu’au si naturel, lequel si Ă©tait alors ce qu’est aujourd’hui le la et se trouvait en consĂ©quence d’un ton plus bas que le si actuel. Une seule fois il Ă©crivit dans OrphĂ©e un rĂ© aigu ; mais cette note unique, qui Ă©tait le mĂŞme son que l’ut employĂ© trois fois dans Guillaume Tell, est prĂ©sentĂ©e dans une vocalise lente en voix de tĂŞte, de façon Ă ĂŞtre effleurĂ©e plutĂ´t qu’entonnĂ©e, et ne prĂ©sente ni danger ni fatigue pour le chanteur. L’un des grands rĂ´les de femme de GlĂĽck contient le si bĂ©mol haut lancĂ© et soutenu avec force : c’est celui d’Alceste. Ce si bĂ©mol correspondait Ă notre la bĂ©mol actuel. Qui hĂ©site maintenant Ă Ă©crire pour une prima donna le la bĂ©mol et le la naturel, et le si bĂ©mol, et mĂŞme le si naturel, et mĂŞme l’ut ?
Le rĂ´le de femme Ă©crit le plus haut par GlĂĽck est celui de DaphnĂ©, dans Cythère assiĂ©gĂ©e. Un air de ce personnage, "Ah quel bonheur d’aimer !" monte par un trait rapide jusqu’Ă l’ut (notre si bĂ©mol d’aujourd’hui), et l’inspection de l’ensemble du rĂ´le dĂ©montre qu’il fut composĂ© pour une de ces cantatrices exceptionnelles, comme on en trouve dans tous les temps, qu’on appelle chanteuses lĂ©gères, et dont la voix est d’une Ă©tendue extraordinaire dans le haut. Telles sont de nos jours mesdames Cabel, Carvalho, Lagrange, Zerr et quelques autres. Encore l’ut aigu de DaphnĂ©, je le rĂ©pète, correspondait-il Ă notre si bĂ©mol, note vulgaire aujourd’hui. Madame Cabel et mademoiselle Zerr donnent le contre-fa haut, madame Carvalho aborde sans peur le contre-mi, et madame Lagrange ne recule pas devant le contre-sol de la flĂ»te.
Les anciens compositeurs (Ă©crivant pour les théâtres de Paris) s’obstinèrent seulement, je ne sais pourquoi, Ă pousser toujours dans le haut les voix graves. Dans leurs rĂ´les de basse, on ne rencontre presque que des notes de baryton. Il n’osèrent jamais faire descendre les basses au-dessous du si bĂ©mol ; encore n’Ă©crivirent-ils que bien rarement cette note. Il passait pour avĂ©rĂ© Ă l’OpĂ©ra, encore en 1827, que les sons plus graves n’avaient pas de timbre et ne pouvaient ĂŞtre entendus dans un grand théâtre. Les voix de basses furent ainsi dĂ©naturĂ©es, et les rĂ´les de Thoas, d’Oreste, de Calchas, d’Agamemnon, de Sylvain, que j’ai entendu chanter par DĂ©rivis père, semblent avoir Ă©tĂ© Ă©crits par GlĂĽck et par GrĂ©try pour des barytons. Ceux-lĂ donc, bien qu’ils fussent alors nĂ©anmoins chantables par de vraies basses, ne le sont plus aujourd’hui.
Mais jamais GlĂĽck ni ses Ă©mules n’eussent osĂ© demander Ă leurs tĂ©nors ou Ă leurs soprani dramatiques les sons hauts que je citais tout Ă l’heure et dont on abuse de nos jours.
Ces excès des plus savants maĂ®tres de l’Ă©cole moderne ont eu, certes, de très fâcheux rĂ©sultats. Combien de tĂ©nors se sont brisĂ© la voix sur les ut et les si naturels de poitrine ! combien de soprani ont poussĂ© des cris d’horreur et de dĂ©tresse, au lieu de chanter, dans une foule de passages du rĂ©pertoire moderne qu’il serait trop long de citer ici ! Ajoutons que la violence des situations dramatiques motivant souvent l’Ă©nergie (sinon les brutalitĂ©s de l’orchestre) la sonoritĂ© excessive des instruments, en pareil cas, excite encore les chanteurs, sans qu’ils s’en doutent, Ă redoubler d’efforts pour se faire entendre et Ă produire des hurlements qui n’ont plus rien d’humain. Certains maĂ®tres ont eu au moins l’adresse de ne pas employer les grands accords forts du plein orchestre, en mĂŞme temps que les sons importants des voix, laissant, au moyen d’une espèce de dialogue, le chant Ă dĂ©couvert ; mais beaucoup d’autres l’Ă©crasent littĂ©ralement sous un monceau d’instruments de cuivre et d’instruments Ă percussion. Quelques-uns de ceux-lĂ pourtant passent pour des modèles dans l’art d’accompagner les voix… Quel accompagnement !…
Ces dĂ©fauts grossiers, palpables, Ă©vidents, aggravĂ©s par l’Ă©lĂ©gance du diapason, ne pouvaient manquer d’amener le triste rĂ©sultat qui frappe aujourd’hui dans nos théâtres les auditeurs les moins attentifs.
Mais l’exhaussement du la en a encore produit un autre assez fâcheux : les musiciens chargĂ©s des parties de cor, de trompette et de cornet ne peuvent plus maintenant aborder sans danger, la plupart mĂŞme ne peuvent plus du tout attaquer certaines notes d’un usage gĂ©nĂ©ral autrefois. Tels sont le sol haut de la trompette en rĂ©, le mi de la trompette en fa (ces deux notes produisent Ă l’oreille le son la), le sol haut du cor en sol, l’ut haut de ce mĂŞme cor en sol (note employĂ©e par Handel et par GlĂĽck, et qui est devenue impraticable), et l’ut haut du cornet en la. A chaque instant des sons Ă©raillĂ©s, brisĂ©s, qu’on nomme vulgairement couacs, viennent dĂ©parer un ensemble instrumental composĂ© quelquefois des plus excellents artistes. Et l’on dit : " Les joueurs de trompette et de cor n’ont donc plus de lèvres ? D’oĂą cela vient-il ? La nature humaine pourtant n’a pas changĂ©." Non, la nature humaine n’a pas changĂ©, c’est le diapason. Et beaucoup de compositeurs modernes semblent ignorer ce changement.
Causes qui ont amenĂ© l’exhaussement du diapason
Il paraĂ®t prouvĂ© maintenant que les facteurs d’instruments Ă vent sont les seuls coupables du fait dont nous dĂ©plorons les consĂ©quences. Afin de donner un peu plus d’Ă©clat aux flĂ»tes, aux hautbois et aux clarinettes, certains facteurs en ont clandestinement haussĂ© le ton. Les jeunes virtuoses entre les mains desquels ces instruments sont arrivĂ©s ont dĂ» d’abord, lorsqu’ils sont entrĂ©s dans un orchestre, en tirer un peu la coulisse pour les mettre d’accord avec les autres. Mais comme cet allongement du tube (des flĂ»tes surtout) en dĂ©range plus ou moins les proportions, et par suite en altère la justesse, ces artistes se sont peu Ă peu abstenus d’y recourir. Tout la masse des instruments Ă cordes a suivi alors, peut-ĂŞtre Ă son insu, l’impulsion donnĂ©e par ces instruments Ă vent aigus ; les violons, les altos, les basses, en tendant un peu plus leurs cordes, ont ainsi adoptĂ© facilement un diapason plus haut. Les autres musiciens, les anciens de l’orchestre, chargĂ©s des parties de basson, de cor, de trompette, de second hautbois, etc., fatiguĂ©s de ne pouvoir, malgrĂ© tous leurs efforts, se hausser jusqu’au ton devenu le ton dominant, ont alors fini par porter leurs instruments chez le facteur, pour en faire adroitement raccourcir le tube, pour le faire couper (c’est le terme adoptĂ©) et atteindre ainsi le ton nouveau. Et voilĂ le diapason haut installĂ© dans cet orchestre, et bientĂ´t après dans les concerts par des pianos accordĂ©s sur des diapasons d’acier, dont les branches raccourcies Ă coups de lime avaient pris le ton nouveau.
Le même fait, plus ou moins avoué, mais réel, se reproduit à peu près partout tous les vingt ans.
Aujourd’hui les facteurs d’orgues eux-mĂŞmes suivent le mouvement et accordent leurs instruments au diapason haut. Nous ignorons certainement celui pour lequel saint GrĂ©goire et saint Ambroise composèrent les plains-chants qu’ils ont lĂ©guĂ©s Ă la liturgie ecclĂ©siastique ; mais il est bien Ă©vident que plus le diapason des Ă©glises monte, et plus, si c’est l’orgue qui donne le ton aux chantres et s’il ne transpose pas, le système entier du plain-chant est altĂ©rĂ©, plus aussi l’Ă©conomie vocale des hymnes sacrĂ©es se trouve dĂ©rangĂ©e. Les orgues devraient ou transposer, quand elles accompagnent le plain-chant, si elles sont au diapason moderne, ou ĂŞtre fixĂ©es au ton des plus anciennes ; seulement elles devraient l’ĂŞtre dans des rapports avec le ton moderne qui empĂŞcheraient point de leur adjoindre, en transposant, les instruments d’orchestre. Ainsi, fussent-elles d’un ton et demi au-dessous du diapason d’aujourd’hui, les instruments d’orchestre pourraient nĂ©anmoins s’accorder parfaitement avec les orgues, en jouant, par exemple, en fa quand les orgues joueraient en la bĂ©mol.
Malheureusement quelques facteurs prennent le pire de tous les moyens termes ; ils construisent des orgues d’un quart de ton au-dessous du diapason des théâtres. J’en ai fait il y a quelques annĂ©es la cruelle expĂ©rience dans l’Ă©glise de Saint-Eustache, oĂą, pour l’exĂ©cution d’un Te Deum, il fut impossible, malgrĂ© l’allongement de tous les tubes sonores de l’orchestre, de mettre la masse instrumentale d’accord avec le nouvel orgue, achevĂ© depuis trois ans Ă peine.
Faut-il baisser le diapason ?
Il ne pourrait, je crois, rĂ©sulter de cet abaissement qu’un bien pour l’art musical, pour l’art du chant surtout ; mais il me semble impraticable si l’on veut Ă©tendre la rĂ©forme sur la France entière. Un abus produit par une longue succession d’annĂ©es ne se dĂ©truit pas en quelques jours ; les musiciens, chanteurs et autres, les plus intĂ©ressĂ©s Ă l’introduction d’un diapason moins haut seraient peut-ĂŞtre mĂŞme les premiers Ă s’y opposer ; cela dĂ©rangeait leurs habitudes ; et Dieu sait s’il est en France quelque chose de plus irrĂ©sistible que des habitudes. En supposant mĂŞme qu’une volontĂ© toute-puissante intervĂ®nt pour faire adopter la rĂ©forme, il en coĂ»terait des sommes Ă©normes pour la rĂ©aliser. Il faudrait, sans compter les orgues, acheter de nouveaux instruments Ă vent pour tous les théâtres et pour les musiques militaires, et interdire absolument l’emploi des anciens. Et si, la rĂ©forme une fois opĂ©rĂ©e, le reste du monde ne suivait pas notre exemple, la France resterait isolĂ©e avec son diapason bas et sans relations musicales possibles avec les autres peuples.
Il faut donc seulement fixer le diapason actuel ?
C’est, je pense, le parti le plus sage, et les moyens d’y parvenir, nous les possĂ©dons. Grâce Ă l’ingĂ©nieux instrument dont l’acoustique a Ă©tĂ© dotĂ©e il y a peu d’annĂ©es, et qu’on nomme sirène, on peut compter avec une prĂ©cision mathĂ©matique le nombre de vibrations qu’exĂ©cute par seconde un corps sonore.
En adoptant le la de l’OpĂ©ra de Paris comme le son type, comme l’Ă©talon sonore officiel, ce la Ă©tant de 898 vibrations par seconde, je suppose, on n’aura qu’Ă placer dans le foyer de tous les orchestres de concert et de théâtre un tuyau d’orgue donnant exactement le son dĂ©signĂ©. Ce tuyau sera seul consultĂ© pour le la, et l’orchestre ne s’accordera plus, selon l’usage, sur le hautbois ou sur la flĂ»te, qui peuvent aisĂ©ment, soit l’un en pinçant son anche avec les lèvres, soit l’autre en tournant son embouchure en dehors, faire monter le son.
Les instruments Ă vent devront en consĂ©quence ĂŞtre parfaitement d’accord avec le tuyau d’orgue. Ils resteront en outre, dans l’intervalle des reprĂ©sentations et des concerts, enfermĂ©s dans le foyer oĂą se trouve ce tuyau, lequel foyer sera, comme une serre, constamment maintenu Ă la tempĂ©rature moyenne d’une salle de spectacle remplie par le public. Grâce Ă cette prĂ©caution, les instruments Ă vent n’arriveront point froids Ă l’orchestre, et ne monteront point au bout d’une heure, par le fait du souffle des exĂ©cutants et de leur immersion dans un atmosphère plus chaude que celle d’oĂą ils sortent. C’est dire aussi que les instruments Ă vent d’un théâtre (d’un théâtre du gouvernement du moins) ne devront jamais en sortir, sous aucun prĂ©texte. Ils resteront dans leur serre, comme les dĂ©cors restent dans les magasins. Au reste, si quelque instrumentiste s’avisait, en emportant en dehors sa flĂ»te ou sa clarinette, de la faire couper, le mĂ©fait serait aussitĂ´t reconnu, puisque le la de l’instrument coupĂ© diffĂ©rerait de celui du tuyau d’orgue, qui, je le rĂ©pète, devra seul ĂŞtre consultĂ© pour accorder l’orchestre. Enfin le gouvernement, adoptant officiellement le la de 898 vibrations, tout fabricant qui aura mis en circulation des instruments Ă vent, des orgues, des pianos accordĂ©s au-dessus de ce la, sera passible de certaines peines, comme les marchands qui vendent Ă fausse mesure et Ă faux poids.
De telles précautions une fois prises, et ces règlements étant rigoureusement exécutés et maintenus, à coup sûr le diapason ne montera plus.
Mais le remède sera inutile pour conserver les voix, si les compositeurs continuent Ă Ă©crire les notes dangereuses que j’ai citĂ©es tout Ă l’heure.
L’autoritĂ© devrait donc encore intervenir et interdire aux compositeurs (Ă ceux qui Ă©crivent pour les théâtres subventionnĂ©s tout au moins) l’emploi des sons exceptionnels qui ont dĂ©truit tant de beaux organes, et leur conseiller (une partition Ă©chappant nĂ©cessairement sous ce rapport Ă toute censure) plus d’Ă -propos et plus adresse dans l’emploi des moyens violents de l’instrumentation.
Hector Berlioz
A travers chants, Paris, Michel Levy Frères, 1862.
Article présenté par le Docteur Arcier André, Président fondateur de Médecine des arts®.
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En savoir plus :
Les divas et le diapason, revue MĂ©decine des arts, n° 21
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