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La psychologie de l’artiste : l’esprit d’un musicien

Cette partie a pour but de d’analyser le comportement du musicien pour mieux le comprendre. Cela nous permettra de prendre conscience du contexte dans lequel il évolue et des aprioris et idées fausses qui compliquent l’approche de ces patients.
Dans cette partie, nous aborderons l’apprentissage, la recherche de la perfection, l’influence du stress ainsi que les idées reçues.
Il est important d’en être averti et d’en tenir compte dans la prise en charge médicale ou paramédicale du musicien.
Apprentissage d’un instrument et recherche de la perfection
On ne naît pas musicien, on le devient.
L’apprentissage d’un instrument met en jeu toute la personne. Il nécessite un travail quotidien, rigoureux, répétitif et intensif, souvent dès le plus jeune âge.
Dans les conservatoires, dans le milieu professionnel, une haute précision technique est exigée - celle-ci n’étant que le fruit d’un long travail.
Au conservatoire, des cours tant thĂ©oriques (solfège, histoire de la musique, sociologie, etc…) que pratiques sont dispensĂ©s. Le nombre d’heures de pratique est variable, en fonction de l’instrument, de la personne, des reprĂ©sentations, des exigences en temps d’examens par exemple… mais cela peut aller de quelques heures Ă 8-10 heures, quotidiennement.
L’enseignement doit harmoniser savoir et savoir-faire. Il aboutira à l’expérience de la scène pour la plupart, domaine dans lequel l’excellence artistique est indissociable du jeu.
« On n’a rien sans rien ! »
L’étude d’un instrument ne porte que rarement ses fruits spontanément. On ne peut surmonter les difficultés techniques que par le travail.
Mais heureusement, la passion entretient la patience.
Pour être capable d’exprimer ses sentiments, de faire passer des émotions au travers de son jeu, le musicien doit y mettre toute sa motivation, sa volonté, sa rigueur, sa persévérance et bien plus. Son geste doit être précis, sans à peu près. Sa dextérité sans égale.
Une infime erreur dans le placement de sa main ou de ses doigts peut avoir comme conséquence sur la note voulue une imprécision minime mais qui la fera sonner fausse. Là est la différence entre le virtuose et les autres.
Il est en interaction avec l’instrument, avec lequel il ne fait plus qu’un.
Il est en perpétuelle recherche d’une technique toujours plus juste, précise, parfaite.
Il doit pouvoir retranscrire les notes de la partition avec aisance, s’en imprégner pour faire passer son message artistique.
C’est de tout cela que doit faire preuve le musicien dans l’étude de son instrument.
La satisfaction d’avoir atteint son but, d’avoir passé le cap d’une nouvelle technique ou d’un morceau difficile, est tellement gratifiante pour l’artiste, qu’il en oublie (et néglige) le reste. Le sentiment de bien-être prend le dessus. L’effort enduré est déjà du passé ; il est près à se lancer le prochain défi !
C’est dans ce perpétuel duel corps/instrument que s’épanouit l’instrumentiste. Il connaît peut-être son instrument, mais son corps, pourtant son instrument premier, il le méconnaît trop souvent.
Cet aspet difficile de l’apprentissage va réapparaître avec la pathologie, mais d’une manière plus soudaine et violente. L’idée même d’une éventuelle régression ou d’une impossibilité de continuer à jouer va le plonger dans une grande détresse. L’une des phobies d’un artiste : que ses facultés physiques ne soient plus à la hauteur de ses ambitions artistiques.
Le fruit de ce travail fastidieux qu’est l’apprentissage d’un instrument va être mis à mal par l’apparition d’un trouble fonctionnel.
Idées reçues et aprioris : facteurs d’une érosion destructrice
Peur du diagnostic, idĂ©es fausses, gĂŞne souvent sous estimĂ©e, pas prise au sĂ©rieux ou considĂ©rĂ©e comme normale… Ces facteurs ont comme consĂ©quence de retarder l’initiation de la prise en charge. Ces patients consultent plus tard que les autres, quand il est parfois dĂ©jĂ trop tard.
De la part du musicien :
Un musicien n’ira jamais consulter dès les premiers symptômes, car il sait très bien ce que cela impliquera : le médecin va exiger une limitation de la pratique et des entraînements ; ou pire, il va imposer un repos draconien interdisant pendant plusieurs mois tout mouvement susceptible d’engendrer une douleur, et par conséquent, interdisant le jeu [1]. Cette peur du diagnostique va influencer la donne.
Lors de l’enquĂŞte rĂ©alisĂ© dans le cadre de ce travail sur la santĂ© du musicien, j’ai remarquĂ© cette tendance : seule la moitiĂ© des musiciens professionnels (54%) et Ă peine 10% des amateurs ont consultĂ© un professionnel de la santĂ© après avoir ressenti une gĂŞne liĂ©e Ă leur pratique.
(Cf Chapitre VI : analyse des rĂ©sultats ; question n° 4 et corrĂ©lation amateur/professionnel. A paraĂ®tre prochainement sur ce site)
Le « no pain no gain », souvent justifiĂ© comme un cap Ă passer et non Ă Ă©viter, est une idĂ©e fausse Ă irradier. Il peut ĂŞtre extrĂŞmement dangereux de s’exercer malgrĂ© la douleur. Cela peut mĂŞme Ă©courter une carrière, comme ce fut le cas pour Leon Fleischer (Ce pianiste virtuose (nĂ© en 1928) commença le piano Ă 4 ans, fit sa première reprĂ©sentation publique Ă 8 ans et souffra d’une dystonie de fonction qui l’empĂŞcha de jouer avec sa main droite pendant plus de 40ans) . « Il y avait un cĂ´tĂ© macho Ă m’exercer jusqu’Ă franchir le seuil de la douleur, a-t-il reconnu. MĂŞme quand ma main Ă©tait Ă©puisĂ©e, je continuais. Je croyais renforcer mes muscles alors qu’en rĂ©alitĂ© ils s’affaiblissaient ». Pour beaucoup, le dĂ©fi est d’intĂ©grer la douleur non pas comme un signe d’alerte, mais comme un passage obligĂ©, un prix Ă payer pour pouvoir continuer Ă jouer et amĂ©liorer sa technique. Voici l’un exemple d’une idĂ©e fausse, dĂ©vastatrice. Cette attitude est Ă proscrire, car se plier Ă la douleur par nĂ©cessitĂ© ne fera qu’aggraver le trouble. Mais pour un artiste, la perfection n’a pas de prix.
Dans un milieu oĂą la compĂ©tition est fĂ©roce, se plaindre ne fait pas partie du jeu. Et de toute façon, « personne ne voudrait d’un pianiste blessĂ© » [2].
Cette impuissance à gérer le problème l’isole encore plus.
Il se considère comme un Ă©chec unique. « Pourquoi les autres rĂ©ussissent si bien ? »
Un musicien que j’ai rencontré au travers de mon enquête me disait qu’il arrive souvent que des musiciens souffrant de problèmes liés à leur pratique n’en parle pas par honte, de peur d’être mis de côté, d’être déprécié.
Le musicien, tellement anxieux de perdre ses acquis, ne veut rien bouleverser. Pourquoi changer la technique alors qu’elle portait ses fruits jusqu’à présent ? La remettre en cause est une idée inconcevable. La modifier va faire vaciller tout l’édifice. C’est pourquoi cette remise en cause doit être très précoce. Il est tellement plus simple de bouleverser les habitudes d’un débutant. Un professionnel, jouant depuis 30 ou 40 ans, aura plus de difficultés à l’accepter ; la quantité de travail et de volonté à fournir pour en venir à bout en sera décuplée, et le sentiment d’échec bien souvent décourageant.
Chacun réagira à sa manière : le musicien ayant déjà connu un trouble sera sûrement plus réceptif à une prévention ; certains seront méfiants ; d’autres seront avides de conseils pour la simple satisfaction de leur soif de perfection ; d’autres encore, fuiront le corps médical comme la peste.
Ne l’oublions pas : la musique est un art, la musique est une émotion. Pour un musicien, ce côté mystique de la musique serait entravé par le côté trop concret, impersonnel et scientifique de la médecine. Sans compter tous les à priori et les connotations péjoratives que comporte sa simple évocation. L’artiste s’en est passé depuis toujours, pourquoi maintenant devrait-il s’y plier ? De plus, pour lui, un médecin n’a sûrement pas assez de connaissances concernant la performance musicale pour faire le bon diagnostic. (Ce n’est que depuis la fin des années 80 que des centres spécialisés pour les artistes ont vu le jour)
De la part de son interlocuteur : [2] ; [3] ; [4]
Beaucoup pensent que la musique n’est que divertissement, et que musicien ne puisse pas ĂŞtre un vrai mĂ©tier. Pire : pour certains, la notion de maladie professionnelle ne peut pas s’appliquer Ă la musique. Remarque rĂ©currente lorsque l’on me demandait mon sujet de mĂ©moire : « Ah bon ? Les musiciens peuvent avoir des problèmes ? Je ne pensais pas cela possible »…
Selon Amadio, pour beaucoup de médecins, la plus grande barrière à surmonter lors du traitement d’un musicien professionnel reste la compréhension de la terminologie professionnelle et du point de vue de son patient.
Voilà pourquoi, faute d’avoir quelqu’un de compréhensif à qui s’adresser, un musicien s’auto-médiquera souvent, jouera parfois blessé ou malade, et attendra plus longtemps qu’un autre patient avant de s’adresser au corps médical.
Influence du stress : trouver le juste équilibre.
La musique est le langage universel. La communication privilĂ©giĂ©e entre un musicien et le public peut ĂŞtre une expĂ©rience enrichissante, source de plĂ©nitude et d’apaisement. Mais elle peut aussi ĂŞtre Ă©touffĂ©e par une accumulation de stress, de tension et d’anxiĂ©tĂ© Ă©crasante.
L’anxiĂ©tĂ© de performance ou « stage fright », est une des plaintes les plus courantes chez les artistes. Dans sa forme positive, le trac est un processus de dĂ©passement de soi. Mais dans sa forme nĂ©gative, ce stress situationnel devenu pathologique gĂ©nère des troubles divers (crispations, fatigue chronique, dĂ©pression) qui entravent la qualitĂ© artistique de la performance scĂ©nique.
Les musiciens Ă©voluent dans un monde de concurrence fĂ©roce oĂą il se trouve toujours quelqu’un qui est capable de jouer la mĂŞme musique avec plus d’aisance et de maĂ®trise. Le musicien doit constamment faire ses preuves et craint sans cesse d’être dĂ©moli par les critiques, ce qui le porte Ă ne viser que la performance, voir la perfection. A cela se rajoute les tourments de la crĂ©ation, ainsi que l’angoisse de l’erreur lors de reprĂ©sentations publiques. Cette dernière est inconcevable, mais quand elle se produit, le musicien se doit de garder son sang froid, et de rectifier le tir sans faire subir les consĂ©quences de son acte au reste de l’orchestre ou du groupe. Il faut pouvoir continuer quoi qu’il arrive. « The show must go on ». Un poids de plus sur les Ă©paules.
Ce type de stress peut entraver le développement musical et personnel. Et pourtant, apprivoisé et bien utilisé, il peut devenir un puissant facteur de motivation et de dépassement de soi. Les musiciens incapables de composer avec l’anxiété s’en trouvent paralysés.
Lorsque la tension physique est relâchĂ©e, le son produit est plus rond, chaud, pur, maĂ®trisĂ©. Au contraire, la tension psychologique mène Ă une perte d’expression de l’Ă©motion et la communication musicale devient impossible. L’usage inefficace de muscles tendus produit un son plus Ă©touffĂ©, ce qui incite le musicien Ă utiliser encore plus de force, Ă resserrer sa prise et Ă augmenter la tension.
En situation d’urgence et de stress, nous gagnons en vigilance, force, rapiditĂ© et agilitĂ©. La tension musculaire augmente pour protĂ©ger le corps. Il en rĂ©sulte une vasoconstriction pĂ©riphĂ©rique (surtout aux extrĂ©mitĂ©s). Cela rĂ©duit le sang perdu en cas de blessure, mais provoque la sensation de froideur aux mains et aux pieds que les musiciens connaissent. La coordination musculaire fine, indispensable aux musiciens, en est diminuĂ©e. Et les paumes moites, quel dĂ©sastre lorsque l’on joue !
Ce n’est pas la pression de l’exĂ©cution qui provoque cette anxiĂ©tĂ© dĂ©concertante, mais le manque de coordination entre le corps et l’esprit. Pour l’utiliser de façon adĂ©quate, les musiciens doivent apprendre Ă libĂ©rer les tensions et Ă Ă©tablir un Ă©quilibre plus harmonieux.
_La connaissance de ces rĂ©actions physiques primitives Ă l’anxiĂ©tĂ© et la comprĂ©hension du caractère normal du mĂ©canisme en cause peuvent aider Ă rĂ©duire la panique. Le dĂ©fi auquel chaque musicien fait face, c’est de rĂ©ussir Ă comprendre ces rĂ©actions, Ă les accepter, pour les maĂ®triser et ainsi les tourner Ă son avantage, apprendre Ă travailler avec et en enrichir son jeu.
Il est extrĂŞmement important de se libĂ©rer des tensions physiques, non seulement pour jouer d’un instrument, mais aussi pour l’Ă©tat mental de l’interprète, qui se retentit inĂ©vitablement sur son jeu.
Dans la mesure oĂą l’on est conscient du corps comme d’un tout, on pourra en arriver Ă un Ă©quilibre harmonieux entre le corps et l’esprit. Cet Ă©quilibre permettra au musicien de se prĂ©parer avec confiance Ă l’expĂ©rience du concert. L’anxiĂ©tĂ© ne sera plus une menace, mais un outil. Se libĂ©rer de ces soucis et gĂ©rer son stress permet de se concentrer sur la musique et de gagner en qualitĂ© artistique et en confort de vie.
Nous parlerons des techniques de prise de conscience du corps et de relaxation dans la partie VII.
Fishbein et Middlestadt [5] ont rapporté dans leur étude en 1998, que l’usage d’alcool ou de drogue, de façon ponctuelle ou chronique avant les spectacles, touchait 1 musicien sur 5. Vingt-quatre pour cent des concertistes de cette enquête se plaignaient de trac, sévère chez 16% d’entre eux. Les musiciens les plus angoissés présentaient des troubles musculo-squelettiques dans 71,1% des cas, contre 58,9% chez ceux les moins angoissés.
Conclusion :
Pour conclure cette première partie, j’aimerais insister sur le fait que le kinésithérapeute ne devra jamais s’éloigner de la dimension artistique du mouvement. On ne rééduquera pas purement une tendinite, une dystonie de fonction ou un doigt à ressaut, mais bien l’outil premier d’un musicien, son gagne-pain et le fruit d’une passion sans égale. Le thérapeute soignera son patient dans ce contexte un peu particulier.
Il devra être conscient du lien à la fois intense et fragile que le musicien tisse avec son instrument, et de l’équilibre vulnérable qui en découle.
Rédactrice Camille Josse, kinésithérapeute, pour Médecine des art®
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En savoir plus
livre : le trac, stratégie pour le maîtriser
revue : Psychologie du musicien. NumĂ©ro spĂ©cial. N° 11.
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[1] 36. SHAFER-CRANE G., Repetitive Stress and Strain Injuries : Preventive Exercises for the Musician. Phys. Med. Rehabil. Clin N. Am., Vol. 17, p. 827-842, 2006
[2] 1. AMADIO PC., RUSSOTTI GM., Evaluation and Treatment of Hand and Wrist Disorders in Musicians. Hand Clinics, Vol. 6, n° 3, p. 405-416, August 1990
[2] 1. AMADIO PC., RUSSOTTI GM., Evaluation and Treatment of Hand and Wrist Disorders in Musicians. Hand Clinics, Vol. 6, n° 3, p. 405-416, August 1990.
[3] 6. CHAMAGNE P., Les dystonies de fonction chez les musiciens : principes fondamentaux d’une rééducation. Annales de Chirurgie de la Main, Vol.12, n°1, p.63-67, 1993.
[4] 38. SILVERMYN S., L’équilibre de l’interprète : la clé pour maîtriser le trac. La Scena Musicale, 2000.
[5] 8. FISHBEIN N., MIDDELSTADT S., Medical problems among the ICOM musicians – overview of a national survey. Med Probl Perf Art, Vol. 3, p. 1-8, 1998.