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Influence de la pratique du basson sur la voix chantée

Question : Je m’interroge sur le fait que le basson se joue avec un larynx ouvert et bas, et sur l’influence d’une pratique régulière sur une voix de soprano.
Réponse :
Etant spécialiste de la voix chantée mais pas du basson, il m’a fallu, avant de vous répondre, me documenter sur la technique de cet instrument, avec l’aide de deux bassonistes professionnels, Olivier Féral, basson à l’Opéra de Nice et Gilles Portelette, basson et contrebasson à l’Opéra de Marseille, que je tiens à remercier pour leur gentillesse et leur implication dans cette recherche. Dans un second temps, il m’a paru indispensable de recenser les diverses pathologies liées à la pratique de cet instrument en me référant à des articles et des ouvrages médicaux ainsi qu’au mémoire d’Emmanuelle Pégurier sur l’orthophonie et les instrumentistes à vent, réalisé sous la direction d’Arlette Osta, orthophoniste spécialisée dans la rééducation des chanteurs, qui a également rééduqué des ventistes dysphoniques et qui m’a fait part de ses réflexions.
Les pathologies liées à la pratique professionnelle du basson qui ont été recensées dans la littérature sont :
des chéilites (inflammations) traumatiques de la lèvre inférieure ou des deux lèvres par interposition labiale entre les arcades dentaires, dans la pratique intensive des instruments à anche simple comme la clarinette ou le saxophone et à anche double, comme le hautbois, le basson ou le cor anglais (Szpirglas & Ben Slama, 1999),
des lésions linguales et dentaires (mobilité, déplacement, chute des dents) en raison de la position intra-orale de la pièce buccale (Tubiana, 2002),
des problèmes laryngés (Tubiana, 2002).
La répartition des pathologies par classe d’instruments (Pégurier, 1994) montre que 66,7% des bassonistes et des hautboïstes ont des problèmes de larynx, de dents et de lèvres. Je tiens toutefois à vous signaler que mes deux bassonistes référents, qui pratiquent leur instrument depuis 35 et 38 ans, ne présentent aucune pathologie, ce qui est encourageant mais souligne la nécessité d’une excellente technique instrumentale chez les musiciens professionnels.
Les troubles de la voix dont souffrent les bassonistes peuvent être dus à diverses causes allant de la simple fatigue musculaire passagère qui se manifeste ponctuellement après un concert ou une pratique intensive de l’instrument et se caractérise par un détimbrage de la voix parlée, sans gêne, douleur, hemmage (raclement de la gorge) ni toux, suivi d’une récupération rapide, jusqu’à la dysphonie caractérisée (trouble de la voix parlée), dont les causes possibles sont les suivantes :
le chant intérieur utilisé dans le but de faciliter le phrasé et au cours duquel l’influx nerveux se propage jusqu’aux cordes vocales, ce qui accroît leur fatigabilité bien qu’elles vibrent très faiblement ;
la configuration laryngée pendant le jeu des instruments à vent, caractérisée chez les professionnels par une ouverture glottique étroite (la glotte est l’espace compris entre les cordes vocales s’ouvrant sur la trachée) qui demeure constante, quelle que soit la tâche musicale à accomplir (Mukai, 1990), ce qui peut entraîner une fatigue de la musculature périlaryngée pour maintenir les cordes vocales dans cette position intermédiaire qui ne correspond ni à celle qu’elles occupent pendant la respiration où elles sont grandes ouvertes ni à celle qu’elles ont en cours de phonation où elles sont accolées l’une à l’autre ;
Configuration des cordes vocales (Collection Arlette Osta)En A, les cordes vocales fermées sont en position phonatoire. En B, leur position aérogène correspond à celle des instrumentistes à vent professionnels. Elle leur permet de réduire le débit d’air et d’avoir ainsi une durée de souffle plus importante que celle des amateurs dont les cordes vocales sont beaucoup plus ouvertes. Quant aux débutants dont les cordes sont largement ouvertes comme dans la respiration (C), leur vidange pulmonaire s’effectue en quelques secondes et ils sont obligés de reprendre leur souffle en moyenne toutes les 5 secondes, alors que les professionnels peuvent tenir jusqu’à 50 secondes. Sur cette image endoscopique, on peut observer les anneaux de la trachée que l’on distingue à travers la glotte ouverte. Le larynx repose en effet sur le dernier anneau trachéal. |
l’utilisation d’un vibrato glottique appelé “vibrato de gorge” consistant en de légers mouvements d’adduction et d’abduction (rapprochement et éloignement des cordes vocales) autour de la ligne médiane qui détermine leur position intermédiaire, à la cadence de 4 à 6 par seconde. Ce vibrato d’intensité qui génère une modulation du volume sonore peut causer une fatigue laryngée s’il n’est pas réalisé correctement. C’est la raison pour laquelle Olivier Féral juge préférable d’utiliser le vibrato mandibulaire pratiqué en serrant et desserrant alternativement les mâchoires, qui est plus efficace et plus facile à contrôler puisqu’on peut l’amplifier, le réduire, l’accélérer ou le ralentir selon les besoins de l’interprétation. Cette technique produit un vibrato de fréquence, c’est-à -dire une modulation de la hauteur du son autour de la note-cible, qui est très proche du vibrato vocal. Elle est d’ailleurs recommandée et enseignée par des bassonistes réputés, cités dans le dossier sur le vibrato des instruments à vent réalisé par Alain Bouhey (1993) qui conclut : “Le basson paraît être le seul instrument à vibrer uniquement avec une combinaison lèvres-mâchoire inférieure, particulièrement heureuse” ;
une technique respiratoire défectueuse en raison de la difficulté à gérer l‘antagonisme entre les muscles inspirateurs (diaphragme, intercostaux) et expirateurs (abdominaux, périnéaux). Cet antagonisme, utilisé également par les chanteurs classiques, retarde la vidange pulmonaire et, en régulant avec une grande précision la pression subglottique (pression pulmonaire au-dessous des cordes vocales), il permet de contrôler la tenue du souffle, l’intensité, la justesse et la stabilité du son ou de la voix (Hutois & Scotto Di Carlo, 2006) ;
enfin, le serrage pharyngé qui, en comprimant la partie postérieure du larynx, gêne l’ouverture des cordes vocales. En effet, le pharynx est un conduit musculo-membraneux en forme d’hémicylindre ouvert vers l’avant qui enserre la partie postérieure du larynx. La dilatation pharyngée qui est recherchée dans le chant a l’avantage de laisser au larynx suffisamment d’espace pour effectuer les mouvements et déplacements qui lui sont indispensables en cours de phonation. Si la dilatation pharyngée est également recherchée dans la pratique des instruments à vent, c’est parce que l’ouverture glottique ne peut se faire qu’avec un larynx bas, en raison du réflexe de la déglutition qui rend indissociable élévation laryngée et contraction pharyngée (Scotto Di Carlo, 2005). Il faut savoir en outre que l’os hyoïde, qui est implanté dans la partie postérieure de la langue, est relié au larynx par la membrane thyro-hyoïdienne. De ce fait, les moindres déplacements de la langue se transmettent au larynx : lorsque la langue recule, elle abaisse le larynx et lorsqu’elle se soulève ou avance vers la partie antérieure de la cavité buccale, elle le fait monter. Dans la pratique du basson, la position de la langue varie en fonction des registres. Or, si elle est en position basse dans le grave et le bas médium, elle est plus haute et plus antérieure dans le haut médium et l’aigu. Cela a pour effet de faire remonter le larynx et d’entraîner un serrage plus ou moins important qui, avec le temps, peut avoir des répercussions néfastes sur la santé vocale de l’instrumentiste.
Larynx et muscles du pharynx
d’après Gray, 1858 et Scotto Di Carlo, 2009
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Toute pratique vocale ou instrumentale exercée à titre professionnel nécessite une technique sans faille, qui permette de chanter ou de jouer longtemps, souvent, sans effort et sans fatigue. Qu’il s’agisse du chant ou d’un instrument à vent, il existe différentes techniques dont certaines sont antiphysiologiques et engendrent des gestes mal ciblés ou accompagnés de tensions parasites qui vont entraîner un inconfort puis, à la longue, une pathologie. Il vous faudra donc être très prudente si vous désirez pratiquer le basson et le chant en tant que professionnelle. En effet, ainsi que le fait remarquer Arlette Osta, “l’exercice professionnel du basson et du chant demande une maîtrise musculaire, une perception et un contrôle des sensations internes qui sont fondamentalement différents. Même si dans l’ensemble, le jeu de l’instrument ne vient pas perturber de façon nocive la pratique du chant, puisque la posture, la respiration, l’ouverture pharyngée, la hauteur laryngée ne sont pas antagonistes et même si on ne peut pas conclure à une incompatibilité, la maîtrise professionnelle des deux techniques demande une grande prudence dans chacune de ces pratiques. Il faut être attentif pour repérer les phénomènes de fatigue et tout ce qui peut contribuer à mettre en place des altérations de la voix parlée et chantée ou une fatigabilité musculaire généralisée. Il ne faut pas oublier non plus que le cumul des entraînements retentira forcément sur la pratique du basson et celle du chant. Si l’on pratique en amateur, on pourra limiter le temps d’entraînement, alors que s’il s’agit d’une pratique professionnelle, il faudra gérer le temps d’entraînement consacré au chant et au basson de façon beaucoup plus précise et avec une plus grande prudence”.
Nicole Scotto di Carlo
Odologue
Directeur de Recherche Emérite
LPL - UMR 6057 - CNRS
Références bibliographiques
BOUHEY, Alain. Le vibrato naturel aux instruments à vent. Journal de la Confédération Musicale de France, 1993, n°445 : 1-16.
HUTOIS, Marie & SCOTTO DI CARLO, Nicole. Analyse anatomo-physiologique des systèmes ostéo-articulaire et ventilatoire impliqués dans le chant. Médecine des Arts, 2006, 57 : 8-17.
ICARRE, Alexandre. La classification stomatologique des instruments à vent.
Médecine des Arts, 1994, 8 : 20-22.
Le chanteur instrument, luthier et instrumentiste. Dossier sur le chant. La Lettre du musicien, 2009, 375 : 62-63.
MUKAI, Susumu. Le son des instruments à vent dépend de l’ouverture de la glotte. Symposium sur la flûte. Acropolis, Nice, le 10 Juillet 1990.
OSTA, Arlette. Pratiques instrumentales mixtes : le chant et le basson.
Communication personnelle. Nice, le 2 novembre 2009.
PEGURIER, Emmanuelle. Instrumentistes à vent et Orthophonie. Mémoire pour l’obtention du Certificat de Capacité d’Orthophoniste. Université de Nice-Sophia Antipolis, 1994, 406 pages.
PEGURIER, Emmanuelle. Instrumentistes à vent, quels sont vos problèmes de santé ? Enquête. Médecine des Arts, 1994, 8 : 6-10.
SCOTTO DI CARLO, Nicole. Le chant, un art difficile. Pour la Science, 2005, 335 : 22.
SZPIRGLAS, Henri & BEN SLAMA, Lofti. Pathologie de la muqueuse buccale. Editions Scientifiques et Médicales Elsevier. Paris, 1999.
TUBIANA, Raoul. Pathologie professionnelle des musiciens. Editions Scientifiques et Médicales Elsevier. Paris, 2002.
Logo de l’article : Le basson à l’orchestre d’Edgar DEGAS
Schémas anatomiques :
- D’après Gray Henry, Anatomy of the Human Body, 1858. Os hyoïde, larynx et muscles du pharynx.
- D’après Scotto Di Carlo, 2009. Vue latérale du larynx.
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