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Santé » 

Peintre et sculpteur » 

Cueco, interview exclusive


Cueco, interview exclusive

Cueco est un être facétieux, le grand public le connaît pour ses talents de littérateur après le film Dialogue avec mon jardinier d’après un de ses ouvrages. D’autres connaissent sa voix également pour ses participations à l’émission de France Culture « Des Papous dans la tête ». Mais le dessin est l’histoire de sa vie, Cueco est un artiste plasticien confirmé, il a une longue carrière derrière lui. Né à Uzerche en 1929, son père qui a fait les beaux-arts l’initie très jeune aux techniques du dessin, il est à peine âgé de 23 ans lorsqu’il participe a une grande exposition au Salon de la jeune peinture en 1952. Il ne cessera depuis de peindre et de dessiner et d’être exposé.

La conservatrice du Musée de Montauban le convie à se « confronter » avec l’œuvre d’Ingres. Durant plusieurs mois, Cueco va entamer un véritable dialogue avec l’œuvre d’Ingres. Observer, analyser, transformer ce qui lui était montré d’Ingres au plus près de la chair, du trouble émotionnel qu’elle peut provoquer. Cueco questionne aussi la technique, le trait, le risque de l’exercice propre au travail d’approche qu’est le dessin. Cette narration en miroir où deux esprits s’interpénètrent donne du relief à chacune de ses Å“uvres qui deviennent singulières d’autant qu’elles affichent leur proximité. L’œuvre d’Ingres qui est fixé par le temps perd de son immobilité pour gagner en plasticité du fait des mouvements que donne Cueco à son Å“uvre en créant la sienne propre.

L’œil du spectateur virevolte sur le contour d’un sein, une ligne courbe qui s’infléchit sur le galbe d’une hanche, sur l’œil réprobateur de l’Odalisque, tout cela nous le percevons mieux parce que Cueco, sans le souligner, le reprend pour nous le révéler à sa manière. Connaître c’est différencier ; d’un dessin à l’autre, on apprend Ingres en voyant Cueco et ce qu’il exprime dans l’originalité de son travail inscrit dans celui d’Ingres.

Le dessin permet de s’attarder sur un détail, une attention, une intention pas encore définie. Il y a du désir, du plaisir à voir combien le plasticien s’amuse dans ce jeu de rôle auquel le spectateur est invité à interagir. Le Papou « drôle » qu’est Cueco s’intéresse tout autant au jeu de mots qu’au jeu d’image et il finit par emporter Ingres dans ce voyage à travers le temps et l’espace pour nous le rendre revivifié une saison à Montauban.

« Durant cinq mois, Henri Cueco, peintre contemporain et artiste aux multiples facettes (peintre, dessinateur, écrivain) confrontera ses Å“uvres au maître de la peinture française Jean-Auguste-Dominique Ingres, dans les salles du musée de Montauban, installé depuis près de 200 ans dans le Palais épiscopal de Montauban [1]

Une centaine d’oeuvres de Cueco, représentatives de l’ensemble de sa carrière et une cinquantaine de dessins dialoguant avec un choix d’études d’Ingres permettront d’illustrer ce rapprochement entre les deux artistes. » Au total 200 Å“uvres seront exposées dont 100 de Cueco. L’artiste n’a pas hésité à adopter de très grands formants qui participent à l’aspect spectaculaire. Le plus grand des dessins, réalisé en noir et blanc, atteint les dimensions exceptionnelles de 5 m 60 de long. » [1]

Interview

Médecine des arts. Je voudrais savoir si dans votre travail, vous avez rencontré des difficultés techniques, de postures par exemple, le travail sur de grandes surfaces qui pourrait rendre le geste plus difficile ?

Cueco. Je vois pas de difficultés, je ne l’exprimerai pas sous la forme de difficultés techniques car je crois, je pense que le geste erroné n’est pas étranger au travail, l’erreur fait partie du travail, le travail est riche de réalité, de vérité, et en même temps d’erreur.
Par exemple quand on regarde (un grand dessin exposé devant lui) des dessins, comme celui-là par exemple, on voit qu’il y a des traces de fusain plus ou moins effacé, cela veut dire que c’était la mauvaise place, que ça m’intéressait pas que ce soit là, il fallait décaler, le fusain cela s’efface, donc à ce moment-là on décale un peu plus loin, mais on garde le plaisir de la trace, de (ce qu’on pourrait appeler) la faute, ce qui fait qu’il y a une circulation du trait.
D’un trait, on pourrait arriver à regarder le dessin uniquement par les erreurs du travail, car l’erreur fait partie de la vérité des choses, la vérité du regard c’est l’erreur.

Mda. Le geste se fait-il économique avec le temps, avec l’expérience ? Le geste est-il le même que celui que vous aviez adolescent, ou à l’armée lorsque vous dessiniez, ou est-ce que l’expérience aidant, le geste est plus sûr, plus économique ?

C. C’est possible, mais je n’arrive pas bien à m’en rendre compte. Là, j’ai repris une petit peu une série de travaux sur de toutes petites toiles et j’ai commencé cela lorsque j’étais à Paris et comme dire… je le ne trouve pas en termes de difficultés, mais pour la bonne raison que s’il y a une difficulté, ce peut être un élément d’un dessin qui se décale mais le décalage ça crée un trait, ça enrichit à la fois la vision qu’on en a vu et le travail lui-même. Je crois que je ne suis pas le premier à avoir trouvé ça. Alors ça peut aller plus loin. Si vous voulez un exemple connu dans l’histoire de l’art, que j’aime beaucoup, c’est Matisse qui a inventé la faute de dessin ; pendant longtemps, je vais essayer de le décrire, il a dessiné ses personnages (je me souviens de ce personnage qui a une blouse) et quand il y a de la couleur il la met à l’intérieur du cercle qu’il a préparé. Mais plus tard dans sa vie, il a inventé la « faute de dessin », c’est-à-dire, il fait un dessin puis il décale la couleur par rapport au dessin, alors elle n’est pas à l’intérieur du dessin qu’il a tracé. Et ce décalage-là crée un mouvement, une vérité, un effet de travail, un effet de vie qui est fascinant. Voilà, la faute de dessin, il en fait une Å“uvre.



© Adagp, Paris 2010. © Montauban, musée Ingres/Cueco, Marc Jeanneteau, photographe.

Mda. Vous avez remarqué dans l’Odalisque, cela a été d’ailleurs décrit dans des articles médicaux, la problématique qu’il y a au niveau du rachis lombaire, le bas du dos ; il y a eu des études sur l’idée suivante : est-ce qu’elle pourrait avoir une vertèbre de plus ? Est-ce que spontanément vous auriez fait un dessin avec un allongement identique du dos ?

C. Spontanément non, sûrement pas, mais j’étais ravi, j’ai trouvé une femme qui était encore plus grande que les femmes habituelles, moi qui suis un peu petit, j’ai toujours eu le complexe de ne pas être un candidat possible pour une femme aussi grande, aussi longue et aussi belle et j’étais émerveillé par cette femme si longue, si belle et avec un regard désapprobateur : ça m’a frappé aussi et je me suis dit, tiens ! elle s’est rendu compte que je regardais ses fesses, c’est pas bien…

Mda. Est-ce que dans votre carrière, dans votre travail vous avez pu être confronté à une problématique de toxicité d’un produit ? Est-ce que cela a pu modifier la technique elle-même, et vous a obligé de faire autrement parce que le produit vous gênait, comme Niki de Saint Phalle a pu être gênée, voire intoxiquée dans son travail avec les matières plastiques et cela lui a imposé de « faire faire » à d’autres ce qu’elle inventait, ce qui modifie complètement la façon de créer ?

C. J’y réfléchis, j’y repense mais je n’arrive pas à trouver.

Mda. Il peut y avoir des solvants, on n’a plus envie alors de procéder de cette manière. Ou l’utilisation d’autres matériaux : à la place de matières plastiques on va utiliser du plâtre, de la terre, parce que c’est moins toxique.

C. Non, à une époque (mon père avait fait les Beaux-Arts, mais pendant la guerre les Beaux-Arts cela n’existait pas), il fallait gagner sa vie et la famille faisait de la peinture en bâtiment et dans la peinture en bâtiment il y a eu probablement la rencontre avec des produits toxiques parce qu’on travaillait avec des risques divers, sur des échelles avec des produits largement utilisés. Je n’ai pas un souvenir précis, si ce n’est l’amiante ; j’y ai repensé 20, 30 ans après parce que sur le moment on utilisait l’amiante pour faire des matières épaisses par exemple des coffrages, des choses comme ça, donc là on a utilisé l’amiante, mais on l’a fait une fois et puis on a pas été victime.

Mda. Non, ça n’a pas l’air…

C. Pour le moment… (rire). Enfin ce n’est pas sûr. J’ai fumé pendant un temps de ma vie, mais je n’avalais pas la fumée, alors ça c’est une toxicité oui ! Je n’ai pas été trop alcoolique, non mais plus depuis des années, je suis même un faible consommateur, un amateur éclairé éventuellement, j’aime beaucoup le vin, mais pas en quantité, je ne suis pas un consommateur.

Mda. C’est la sagesse alors ?

C. Je ne sais pas si c’est la sagesse, ou de la prudence.

Mda. Nous travaillons sur le thème de la santé des artistes et nous avons créé il y a plus de 20 ans le concept de « Médecine des arts® ».

C. Je suis très intéressé, j’ai travaillé beaucoup avec un groupe qui m’a invité et qui me réinvite chaque année. Je me suis beaucoup intéressé à la psychanalyse, aux maladies de l’inconscient, je peux aider les gens et je l’ai fait. _ J’ai écrit des textes, ça m’a beaucoup fasciné, passionné. On apprend beaucoup de soi, éventuellement on aide les autres. J’ai pratiqué ; il y a un espace chez moi qu’on appelle le Pericles en haut du village ; on discute pour s’y rendre, cela dure le temps d’une séance psychanalytique, à peu près 1 heure, un peu moins d’une heure ; j’avais inventé quelque chose, il faudra que j’en parle à des amis analystes parce que c’était assez amusant : pour éviter le transfert, un problème pour les analystes, même si ça fait partie de la cure, il faut « décaler », et moi, dans les 20 derniers mètres, je redevenais Cueco, je disais des conneries (rire), exprès, décalées, je reprenais mon rôle de Cueco pour éviter la situation de transfert.
J’ai été invité par des psychanalystes de Bordeaux, qui avaient constitué une cour complète de spécialistes. J’étais sur l’estrade et ils m’ont posé des questions. C’était assez drôle, une des plus belles questions parlait de la maladie psychique la plus conséquente, la psychose, on parlait de la psychose et un médecin m’a demandé : « est ce que vous avez une idée sur la question », j’étais très troublé et j’ai dit cette chose qui l’a émerveillé, « la psychose c’est quand on a mal aux nuages ». Et c’est quelque chose de vrai, c’est ce décalage, on n’est plus soi par rapport à un espace donné, par rapport à la situation, on est dans un ailleurs.
Vous savez tout de ma vie ! (rire)
Vous savez lorsqu’on me demande si j’ai une bonne santé, je l’habitude de répondre, elle est bonne dans la catégorie médiocre.


Propos recueillis pour Médecine des arts ® par Arcier André
Médecine des arts est une marque déposée


Renseignements pratiques

Exposition du 9 juillet au 7 novembre 2010

Musée Ingres, 19 rue de l’Hôtel de ville 82 000 Montauban tél. 05. 63. 22. 12. 91

Horaires d’ouverture :
Juillet, août, septembre : tous les jours de 10 h à 18 h
Novembre, décembre : du mardi au dimanche de 10 h à 12 h et de 14 h à 18 h.


« Ingres, son Å“uvre, les miennes » par Henri Cueco.

Carnet 1

"Études dessins La Grande Odalisque. Peinture : corps reptilien, trop long, magnifique courbure. La ligne est souvent réduite au trait avec la légère épaisseur qui est l’amorce d’un modelé qui n’envahit pas les formes. Juste ce qu’il faut de vie à cette « modulation » du trait pour « modeler » le volume du corps. La peau est faite de vapeur soyeuse qui l’a fait exister. L’amorce du sein sous le bras est un fragment où se condense une émotion sensuelle ; cette amorce invite à un regard sur ce lieu du corps qu’on ne verra jamais. Après un mouvement reptilien, les fesses sans ampleur sont elles-mêmes attirantes sans insistance, les pieds sont des prolongements fragiles et fruités du corps. La main comme souvent chez Ingres autonome amorce un mouvement pianotant. Le raccourci des cuisses est invisible et le corps repart, jambes élégantes et pieds dans le prolongement. Le regard tourné vers le regardeur du tableau, Å“il inquisiteur, invite au rejet. Toujours ces plissements de linge sous le corps. Invitation ç une intimité de froissements et de caresses. On se perd dans l’organicité allusive de ces plus qui montrent ce que l’anatomie ne dévoile pas : pudeur et malice (…)
Je ne sais pas pourquoi une émotion étrange s’empare de moi lorsque le regard s’approche de la limite du corps, de la ligne de démarcation de la rencontre alors d’un plan. Le corps, le bras, la hanche, un visage, un bras contre le buste, un sein sous le bras. On pourrait croire alors – ayant quelque mémoire de nombreux dessins d’Ingres, au musée - que le corps serait bordé d’une ligne, certes vibrante, épaisse, marquée ou fondue au gré des lumières sur les plans opposés, superposés." [2]


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[1] Dossier de presse. Ingres/Cueco, 9 juillet-7 novembre

[2] Extrait des carnets de Cueco à propos de l’exposition Ingres/Cueco. Dossier de presse. Ingres/Cueco, 9 juillet-7 novembre


Réalisation : Octavo