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Bruit
Dictionnaire de musique, Jean-Jacques Rousseau, 1767.
s.m.
C’est en général toute émotion de l’air qui se rend sensible à l’organe auditif. Mais en musique, le mot bruit est opposé au mot son, et s’entend de toute sensation de l’ouïe qui n’est pas sonore et appréciable. On peut supposer, pour expliquer la différence qui se trouve à cet égard entre le bruit et le son, que ce dernier n’est appréciable que par le concours de ses harmoniques, et que le bruit ne l’est pas parce qu’il en est dépourvu. Mais outre que cette manière d’appréciation n’est pas facile à concevoir si l’émotion de l’air, causée par le son, fait vibrer avec une corde les aliquotes de cette corde, on ne voit pas pourquoi l’émotion de l’air, causée par le bruit, ébranlant cette même corde, n’ébranlerait pas de même ses aliquotes. Je ne sache pas qu’on ait observé aucune propriété de l’air qui puisse faire soupçonner que l’agitation qui produit le son et celle qui produit le bruit prolongé ne soient pas de même nature, et que l’action et réaction de l’air et du corps sonore, ou de l’air et du corps bruyant, se fassent par des lois différentes dans l’un et dans l’autre effet.
Ne pourrait-on pas conjecturer que le bruit n’est point d’une autre nature que le son ; qu’il n’est lui-même que la somme d’une multitude confuse de sons divers, qui se font entendre à la fois et contrarient en quelque sorte mutuellement leurs ondulations ? Tous les corps élastiques semblent être plus sonores à mesure que leur matière est plus homogène, que le degré de cohésion est plus égal partout, et que le corps n’est pas, pour ainsi dire, partagé en une multitude de petites masses qui,, ayant des solidités différentes, résonnent conséquemment à différents tons.
Pourquoi le bruit ne serait-il pas du son, puisqu’il en excite ? car tout bruit fait résonner les cordes d’un clavecin, non quelques-unes, comme fait un son, mais tous ensemble parce qu’il n’y en a pas une qui ne trouve son unisson ou ses harmoniques. Pourquoi le bruit ne serait-il pas du son, puisque avec des sons on fait du bruit ? Touchez à la fois toutes les touches d’un clavier, vous produirez une sensation totale qui ne sera que du bruit, et qui ne prolongera son effet par la résonance des cordes que comme tout autre bruit qui ferait résonner les mêmes cordes. Pourquoi le bruit ne serait-il pas du son, puisqu’un son trop fort, n’est plus qu’un véritable bruit, comme une voix qui crie à pleine tête, et surtout comme le son d’une grosse cloche qu’on entend dans le clocher même ? car il est impossible de l’apprécier, si, sortant du clocher, on n’adoucit le son par l’éloignement.
Mais, me dira-t-on, d’où vient ce changement d’un son excessif en bruit ? c’est que la violence des vibrations rend sensible la résonnance d’un si grand nombre d’aliquotes, que le mélange de tant de sons divers fait alors son effet ordinaire et n’est plus que du bruit. Ainsi les aliquotes qui résonnent ne sont pas seulement la moitié, le tiers, le quart, et toutes les consonnances, mais la septième partie, la neuvième, la centième, et plus encore ; tout cela fait ensemble un effet semblable à celui de toutes les cloches d’un clavecin frappées à la fois : et voilà comment le son devient du bruit.
On donne aussi, par mépris, le nom de bruit à une musique étourdissante et confuse, où l’on entend plus de fracas que d’harmonie, et plus de clameurs que de chant : Ce n’est que du bruit ; cet opéra fait beaucoup de bruit et peu d’effet.