Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Acteur


terme de musique

>Dictionnaire de musique, Jean-Jacques Rousseau, 1767

s.m.

Chanteur qui fait un rôle dans la représentation d’un opéra. Outre toutes les qualités qui doivent lui être communes avec l’acteur dramatique, il doit en avoir beaucoup de particulières pour réussir dans son art. Ainsi il ne suffit pas qu’il ait un bel organe pour la parole, s’il ne l’a tout aussi beau pour le chant ; car il n’y a pas une telle liaison entre la voix parlante et la voix chantante, que la beauté de l’une suppose toujours celle de l’autre. Si l’on pardonne à un acteur le défaut de quelque qualité qu’il a pu se flatter d’acquérir, on ne peut lui pardonner d’oser se destiner au théâtre, destiné des qualités naturelles qui y sont nécessaires, telles entre autre que la voix dans un chanteur. Mais par ce mot voix, j’entends moins la force du timbre que l’étendue, la justesse et la flexibilité. Je pense qu’en théâtre dont l’objet est d’émouvoir le coeur par les chants doit être interdit à ces voix dures et bruyantes qui ne font qu’étourdir les oreilles ; et que, quelque peu de voix que puisse avoir un acteur, qu’il l’a juste, touchante, facile, et suffisamment étendue, il en tout autant qu’il faut : il saura toujours bien se faire entendre s’il sait se faire écouter.

Après une voix convenable, l’acteur doit l’avoir cultivée par l’art ; et quand sa voix n’en aurait pas besoin, il en aurait besoin lui-même pour saisir et rendre avec intelligence la partie musicale de ses rôles. Rien n’est plus insupportable et plus dégoûtant que de voir un héros, dans les transports des passions les plus vives ; contraint et gêné dans son rôle, peiner, et s’assujettit en écolier qui répète mal sa leçon, montrer, au lieu des combats chanteur avec la mesure, ceux d’un mauvais chanteur avec la mesure et l’orchestre, et plus incertaine sur le ton que sur le parti qu’il doit prendre. Il n’y a ni chaleur ni grâce sans facilité, et l’acteur dont le rôle lui coûte ne le rendra jamais bien.

Il ne suffit pas à l’acteur d’opéra d’être un excellent chanteur, s’il n’est encore une excellent pantomime ; car il ne doit pas seulement faire sentir ce qu’il dit lui-même, mais aussi ce qu’il laisse dire à la symphonie.

L’orchestre ne rend pas un sentiment qui ne doive sortir de son âme, ses pas, ses regards, son geste, tout doit s’accorder sans cesse avec la musique, sans pourtant qu’il paraisse y songer ; il doit intéresser toujours, même en gardant le silence : et, quoique occupé d’un rôle difficile, s’il laisse un instant oublier le personnage pour s’occuper du chanteur, ce n’est qu’un musicien sur la scène ; il n’est plus acteur. Tel excella dans les autres parties, qui s’est fait siffler pour avoir négligé celle-ci. Il n’y a point d’acteur à qui l’on ne puisse à cet égard donner le célèbre Chassé pour modèle. Cet excellent pantomime, en mettant toujours son art au-dessus de lui, et s’efforçant toujours d’y exceller, s’est ainsi mis lui-même fort au-dessus de ses confrères : acteur unique et homme estimable, il laissera l’admiration et le regret de ses talents aux amateurs de son théâtre et un souvenir honorable de sa personne à tous les honnêtes gens.


Réalisation : Octavo